Au début des années 1960, un nouveau modèle de chemise à manches courtes fait son apparition dans les pages des magazines de mode comme Esquire ou Ebony : la shirt-jac.
C’est une chemise sport assez courte. Parfois, elle a une bande de taille boutonnée. Mais elle est en général pourvu de pattes de serrage latérales pour l’ajuster, d’ une poche poitrine plaquée et d’un Cooper collar, un col ouvert d’une seule pièce popularisé dans les années 1940 par Gary Cooper, qu’on appelle aussi Lido collar.
De prime abord, la shirt-jac semble pleinement s’inscrire dans l’histoire du vêtement de loisir. En effet, dans la foulée de la première guerre mondiale, la vogue du sport, l’avènement des loisirs et la volonté de la jeune génération de rompre avec les règles strictes du code vestimentaire d’avant-guerre avaient conduit à l’assouplissement de la garde-robe masculine. Le « dress soft » du prince de Galles était alors à l’avant-garde de cette aspiration. Mais c’est vraiment dans les années 1930 que cette tendance s’est épanouie. Un tout nouveau vestiaire a vu le jour, destiné aux élégants cosmopolites de la Cafe Society qui circulaient entre Palm Springs et Nassau, Palm Beach et la French Riviera pendant la belle saison. Les chemises sport en particulier ont été adaptées à la villégiature. Elles avaient des coupes plus amples, des cols ouverts sans pied de col et un fond droit, ce qui permettait de les porter hors du pantalon. Les tissus employés pour leur confection étaient plus légers : le lin, le seersucker et le madras, puis plus tard la rayonne et le coton éponge, meilleur marché. On osait enfin les couleurs et les motifs : batik, Art déco, rayures, carreaux et motifs tropicaux.
Si l’on revient aux origines de la mode masculine moderne, la construction légère de la chemise semble bien jeter les bases du style décontracté, incarné notamment par deux types de vêtements : la shirt jacket et la blouse jacket.
L’idée de la shirt jacket répondait d’abord au besoin d’un vêtement confortable, mais aussi, dans certains cas, adapté au climat tropical. Dès le 19e siècle, elle a pris deux directions. D’un côté, la shirt jacket est une veste construite comme une chemise et offre une alternative décontractée à la veste sport plus habillée : les bleus de travail comme le Coltin d’Adolphe Lafont, le fameux sack suit de Brooks Brothers et la loafer jacket des années 1940-1950, sont des déclinaisons de cette forme. De l’autre, et c’est ce qui nous intéresse dans le cas présent, la shirt jacket est une chemise qui intègre des caractéristiques d’une veste : on veut parler bien sûr de la saharienne et de la guayabera cubaine.
La saharienne, appelée aussi bush jacket ou safari jacket, a été adoptée par l’armée britannique durant la Seconde Guerre des Boers à la fin du 19e siècle. Elle était traditionnellement confectionnée en sergé de coton kaki avec un col ouvert, une ceinture, des épaulettes et quatre poches à soufflet. C’est grâce à des personnalités de la Cafe society que la saharienne s’est détachée de sa connotation militaire. En 1933, Ernest Hemingway a conçu son propre modèle, confectionné par Willis & Geiger Outfitters pour un safari en Afrique de l’Est, une aventure qui lui a inspiré la nouvelle « Les Neiges du Kilimandjaro », publiée en août 1936 dans le magazine Esquire. Elle a ainsi fini par entrer dans le vestiaire de villégiature des élégants à la fin des années 1930 comme on peut le voir sur l’illustration de Laurence Fellows « A Day at the Angler’s club, Key Largo » dans le numéro de février 1937 d’Esquire.
Quant à la guayabera, dont l’origine est source de disputes dans les Caraïbes et en Amérique latine, elle remonte au moins au vêtement de travail des ouvriers agricoles cubains au 19e siècle. C’est une chemise à manches longues en lin ou en coton avec quatre poches, des bandes décoratives (pliées ou brodées), un fond droit et des fentes latérales. Fait intéressant, elle est connue sous le nom de bush jacket en Jamaïque et de shirt-jac à Trinidad. Si l’on en croit l’Esquire’s Encyclopedia of 20th Century Men’s Fashions, Wanamaker’s, le grand magasin de Philadelphie, a lancé en 1936 un tout nouveau modèle de « jacket shirt » : une chemise sport qui était une copie pure et simple de la guayabera, confectionnée en lin et pourvue d’un col convertible, c’est-à-dire un col qu’on pouvait porter boutonné ou ouvert.
Voilà tous les traits distinctifs de la chemise d’été réunis : la coupe confortable, le fond droit qui permet de la porter hors du pantalon, comme une veste, et le col ouvert.
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