La fallacieuse invention de l’« Italian knit »

Italian knit - Monsieur Archibald

À la fin des années 1950 et au début des années 1960, de nouveaux modèles de polos et de knit shirts firent leur apparition dans les catalogues de vente par correspondance et les rayons des grands magasins américains. Ils rivalisaient de combinaisons de couleurs vives, de motifs élaborés (rayures horizontales, liserés ou bordures contrastants, panneaux, bandes ou blocs de couleur) et de mailles texturées (côtes, nid d'abeille ou torsades)... Une fantasmagorie chamarrée qui donna naissance au mythe de l’« Italian knit », point culminant d'une passion pour les tricots qui, dès le début, a défini la garde-robe de l'homme moderne. 
En effet, dès les années 1920, les jeunes hommes élégants s'enthousiasmèrent pour les « pullovers » et autres « sweaters », directement inspirés des modèles portés par les sportifs. À côté des Shetland colorés, des pulls à motif jacquard, Fair Isle (popularisés par le jeune prince de Galles en 1922) et argyle qui avaient la faveur des golfeurs, c'est le polo qui devint le tricot emblématique du sportswear des années 1930. 
Si le tennisman français Jean René Lacoste est à l'origine du design classique du polo (tissu « petit piqué », col souple, patte de boutonnage rapportée, manches courtes, fentes latérales et pan arrière), c'est au vénérable bonnetier anglais John Smedley que l’on doit une version plus élégante, qui servira de base à tous les polos et knit shirts habillés ultérieurs. 
Fondée en 1784 dans le Derbyshire, la maison John Smedley s’est lancée en 1922 dans la fabrication de sous-vêtements en maille fine de coton Sea Island, prisés par de nombreux membres de la famille royale britannique, et notamment par l'incontournable duc de Windsor, fervent apôtre du « dress soft ». Profitant de l’engouement pour le sport et de l'essor du sportswear, John Smedley commercialisa en 1932 le polo Isis à trois boutons en coton Sea Island (suivi plus tard par le polo à manches longues Leander), doté d'un col souple généreux, d'une patte de boutonnage à la française et d'un fond en bord-côte. 
Parallèlement, l'industrie chimique s’est efforcée de développer des fibres synthétiques. Dès 1935, DuPont a inventé le nylon dans le but de surpasser les qualités respectives de la soie et de la rayonne, une fibre qui va révolutionner la fabrication des bas. L'entreprise a ensuite acquis les droits américains du Terylene, une fibre de polyester réputée pour sa résistance au froissement, créée en Angleterre en 1941, qu’elle rebaptisa du nom de Dacron. En 1950, DuPont développa également l'Orlon, une fibre acrylique conçue comme alternative à la laine. En 1954, Joseph Bancroft & Sons apporta sa pierre à l’édifice en concevant le Ban-Lon, une fibre obtenue par un procédé de frisure du nylon permettant d'obtenir un fil plus volumineux. 
À la fin des années 1950, les marques américaines de sportswear (telles que Campus Sweater Co. ou Puritan Sportswear) et les grandes enseignes de prêt-à-porter (comme Sears ou J.C. Penney avec sa marque maison Towncraft) commencèrent à proposer une large gamme de polos en tricot colorés, élégants et abordables, fabriqués à partir de fibres synthétiques comme le Ban-Lon.
Par ailleurs, après la Seconde Guerre mondiale, la mode italienne s’est restructurée grâce au plan Marshall. Au milieu des années 1950, les créateurs italiens, notamment Brioni, ont imposé le style épuré et les couleurs audacieuses du Continental look. Ils ont ainsi donné ses lettres de noblesse au « Made in Italy », un label qui reposait sur la qualité des matières premières et des savoir-faire exceptionnels. Désormais, l'Italie était synonyme de qualité et d'élégance décontractée. Une série de défilés Brioni aux États-Unis en 1954 et le soutien de magazines comme Esquire et Playboy ont permis au Continental look de conquérir le marché américain. Il a rapidement été adopté par des stars hollywoodiennes comme les membres du Rat Pack et des musiciens de jazz comme Miles Davis. En Angleterre, par l'intermédiaire du détaillant de vêtements pour hommes Cecil Gee, les jeunes « modernistes » se sont convertis au Continental look. Soudain, tout ce qui venait d'Italie était infiniment désirable. C'est dans le sillage de cet engouement pour la mode italienne qu'est apparu l’« Italian knit ». 
Pourtant, aussi étrange que cela puisse paraître, malgré l'existence d'une véritable industrie italienne du tricot de luxe, produite par de nombreux petits ateliers comme Maglificio Gran Sasso, fondé en 1952, aucun modèle ne ressemblait à ce que l'on désigne sous le terme d’« Italian knit ». 
En réalité, l’« Italian knit » est né d'une opportunité et d'un fantasme : d'une part, les marques de sportswear américaines ont cherché à profiter du prestige de la mode italienne ; d'autre part, leurs designs manifestaient l’idée qu’elles se faisaient du style italien : expressif, coloré et décontracté. Et pour donner corps à ce fantasme, ces marques ont eu recours à toute une série de procédés marketing. 
Pour les polos et les knit shirts, fabriqués généralement aux États-Unis à partir de fibres synthétiques comme le Ban-Lon ou le Dacron, les publicitaires n'ont pas hésité à utiliser des termes italiens ou des expressions comme « Italian Styled » ou « Italian inspired ». Par exemple, la marque de sportswear McGregor, à qui l’on doit le célèbre « drizzler », a fait appel à l’illustrateur de mode italien René Gruau pour donner une touche transalpine aux publicités de sa « TT shirt », une maraviglia « styled in Italy ».
Certaines marques ont opté quant à elles pour des noms à consonance italienne : Brent Italia (une filiale de Montgomery Ward), Di Firenze, Fabriano et D'Italia (trois filiales de Campus Sweater Co.), Da Vinci (une marque californienne fondée en 1952 par la famille Berke), ainsi qu'une multitude de marques « Made in Korea » comme Dino Di Vino, Porto-Fino, Manfredo, Don Cassini et Bertano Continental Styling. 
Pour ce qui concerne les collections plus haut de gamme, le « Made in Italy » (parfois en fait « Made in Spain ») était l’argument ultime, ce qui permettait d’exploiter la réputation du savoir-faire italien et de leurs matières premières : on peut citer des marques souvent basées à New York comme Countess Mara (fondée en 1935 par l’aristocrate d’origine italienne Lucilla Mara de Vescovi et distribuée à Hollywood par Sy Devore), Leonardo Strassi (subdivision de Colfax Industries), Damon Creations (fondé en 1937 par David et Mannie Rappaport), Gino Paoli ou Baron Dino.
L’« Italian knit », tel qu’on le désigne aux États-Unis et en Angleterre, est avant tout une invention culturelle et commerciale. Né de la rencontre de l'innovation textile italienne, de la fascination américaine pour le style méditerranéen et des stratégies marketing des marques de sportswear, il est devenu un symbole d'élégance décontractée dans les années 1960. Plus qu'un simple vêtement, il représente une vision idéalisée de l'Italie : celle d'un style de vie ensoleillé, élégant et accessible, adapté aux aspirations de la classe moyenne américaine en quête de distinction. 
La différence entre le véritable style italien et sa version américaine apparaît clairement lorsqu’on compare les deux adaptations du roman The Talented Mr. Ripley. Dans Plein Soleil (1960) de René Clément, le vestiaire d’Alain Delon reflète fidèlement le Continental look de l’époque : costumes légers, mocassins fins, chemises à col italien, chemise en lin et veste de plage en tissu éponge. En revanche, The Talented Mr. Ripley (1999) d’Anthony Minghella introduit des knit shirts qui incarnent parfaitement la vision américaine du style italien. Ces modèles évoquent davantage le rêve américain d'élégance latine que la réalité vestimentaire de l'Italie des années 1950. 
Si l’« Italian knit » ne se révèle être au fond qu'un fantasme né de l'imaginaire américain, il n'en demeure pas moins fascinant. Aussi factice qu'irrésistiblement séduisant, à l'instar d'un film hollywoodien en technicolor, il continue de nourrir le mythe d'une Italie éternellement élégante, entre savoir-faire artisanal et dolce vita.

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